dimanche 30 mai 2010

EXPOSE 8 : PEDAGOGIE INITIATIQUE ET EXPERIENCE SPIRITUELLE EN AFRIQUE

INTRODUCTION

L’éducation traditionnelle africaine avaient des objectifs précis à atteindre, tels que la connaissance générales des attitudes d’un homme, l’apprentissages de s mœurs et des valeurs, le développement des capacités physiques, intellectuelles et morales utiles à la société, ou encore la solidarité sociale ainsi, pour atteindre son point le plus fort, les rites d’initiation faisaient du jeune garçon ou de la jeune fille, un adulte capable d’affronter la vie avec ses difficultés et ses mystères.
Aussi, les exposés précédents ayant déjà abordé plusieurs points essentiels, nous nous rendons compte que tous les éléments abordés forment un tout cohérent ponctuant toute la vie par des enseignements occasionnels.
Quant aux initiations, c’est le résultat d’une action pédagogique bien déterminée propre à chaque ethnie, menant non seulement aux aptitudes physiques, mais aussi conduisant à une expérience spirituelle profonde. D’où la compréhension de ce chapitre portant sur la pédagogie initiatique et l’expérience spirituelle.
Pierre Erny nous montre non seulement que les rites sont au cœur des initiations, mais encore que les initiations sont des variantes d’un lieu à un autre malgré les apparences premières d’homogénéité. Pour mieux saisir la quintessence de ce sujet, nous procèderons en une analyse tripartite avec pour première étape l’examen des notions de diffusion et typologie initiatiques, suivi de l’atmosphère initiatique et enfin l’analyse de quelques point particuliers. Mais avant de clore nos propos, un intérêt pédagogique ne sera pas de trop.

I- DIFFUSION ET TYPOLOGIE

1. Les initiations
Pierre Erny pense que les initiations « sont l’expression d’une culture, elles s’insèrent dans un projet pédagogique d’ensemble, elles remuent des force émotionnelles considérables tant au niveau de l’individu que de la collectivité »[1]. Elles sont principalement faites de rites. Une première approche de la pédagogie initiatique révèle une grande diversité selon qu’on est dans une ethnie ou dans une autre, au point de rendre son étude déroutante. Cependant, une des préoccupations de l’auteur porte sur la diffusion et la typologie de ces initiations qu’on retrouve un peu partout en Afrique noire.
Pour une clarification de termes, comprenons par diffusion ici une sorte de transmission, de propagation des rites initiatiques. La typologie quant à elle renvoie à l’ « analyse des caractères spécifiques des composants (d’un ensemble ou d’un phénomène) afin de les décrire et d’en établir une classification »[2]. L’auteur veut nous faire comprendre que chez certains peuples d’Afrique noire, les initiations ont été importées. Alors que chez d’autres « on n’en trouve que certains éléments sous une forme dégradée, simples survivances dépourvues des fonctions et réservées parfois à telle couche sociale »[3]. Mais tout compte fait, c’est par les rites que se perpétue l’éducation africaine traditionnelle. Comme le souligne si bien R.Guenon : « sans les rites il ne saurait y avoir d’initiation en aucune façon »[4]. Bref, il existe dans l’Afrique noire une incontestable homogénéité justifiée par l’existence des rites dans toute initiation. S’il y a quelques différences, elles se situent au niveau de la hiérarchisation des valeurs et de la manière de les transmettre (pédagogie initiatique). Pierre Erny stipule que l’accent est mis d’après chaque ethnie sur un secteur de la vie selon l’importance qu’elle lui accorde comme valeur :

Pour les unes ce serait la guerre, pour les autres les liens de l’homme avec la terre sur laquelle il vit et qu’il cultive, ou encore la procréation, la connaissance, la relation avec les ancêtres, la rencontre avec la terreur divine, la révélation du sacré et la soumission à l’autorité et à la coutume, la démonstration de la richesse du groupe[5].

Voilà pourquoi ce qui importe dans les initiations n’est pas l’instruction mais l’accomplissement même du rite. Par exemple les Basoutu préféreront la formation des guerriers plutôt que de mettre accent sur la sexualité. Tandis que les familles efik et ekoi valorisent les initiations de leurs filles puisqu’elles favorisent la rentabilité pour le mariage[6].
D’après la lecture de tous ces éléments, nous constatons que la diffusion et la typologie se manifestent à travers les rites qui sont soit le fruit d’une importation soit une spécificité propre à l’ethnie concernée.


La fonction pédagogique

Selon Pierre ERNY, il n’existe pas une séparation entre l’éducation coutumière et les initiations. Tous se font corps contrairement à ce pensent les autres auteurs comme G.M. Childs. L’éducation coutumière comprend à la fois l’aspect social, moral, intellectuel, religieux, esthétique et initiatique, aussi penser leur séparation c’est affirmer leur homogénéité. Ce qui justifie la continuité entre éducation coutumière et initiation. Pour lui, « la sagesse de cette pédagogie réside précisément dans le fait qu’elle soumet l’enfant, à un moment donné, aux arrachements et aux ruptures que nécessite son évolution »[7].
Cependant, la discontinuité et la violence que créent les initiations peuvent avoir valeur formative. C’est ce que nous allons en fait mettre en relief en s’appuyant des auteurs différents. Le but ou la fonction principale des initiations est d’ « amener l’individu, au moment où il s’achemine vers sa maturité biologique, à atteindre aussi à une certaine maturité de comportement »[8]. C’est ainsi que le Yondo des Sara du Tchad ne cherche pas comme fin « d’orchestrer la maturation physiologique du garçon, mais de réaliser sa transformation sur le plan social, d’en faire un homme courageux, dur a la souffrance, respectueux des autres et de leur biens, circonspect, sachant garder un secret et ne pas trahir, bref un authentique Sara dont les siens pourront être fiers »[9]. En effet, les initiations veulent toujours confronter le jeune homme avec sa société et ses exigences avec l’univers. Il doit être confronté avec lui-même et sa destinée et son propre mystère. La société attend de lui prise de conscience mure et une attitude ascétique remarquable. Mentionnons à présent quelques exemples a l’égard de la fonction pédagogique des initiation (la maturité de comportement).

1. E. MVENG, Personnalité africaine et catholicisme
Par rapport à l’initiation, E Mveng souligne qu’autrefois, les individus que la société acceptait entaient des hommes libres et forts, d’une liberté positive revoyant à l’acceptation du poids de la vie réelle. Pendant l’initiation, beaucoup étant moralement et physiquement faibles rencontrent la mort à cause du « poids de la vie ». Alors que d’autres reviennent « avec l’âme neuve et des visages neufs »[10]. Ceux montrent que l’initiation authentique est une résurrection, une victoire sur la mort.
2. M. QUENUN, Afrique noire, rencontre avec l’Occident
M. Quenun met la pédagogique initiatique en rapport avec le profond pessimisme caractérisant à ses yeux l’univers mental de l’homme traditionnel. Selon lui : « Derrière une gaieté, une exubérance de surface, se cache la méfiance, la peur, l’angoisse de la vie. Le monde tel qu’il est perçu est sans pitié »[11]. Le monde est ici conçu comme lieu où règne la malice, la ruse, la perfidie. L’homme ne voit partout que menace. Son existence apparaît comme « une lutte âpre et sans merci contre les ennemis visibles et les forces invisibles »[12] . C’est pourquoi l’homme doit « se familiariser avec son sort, dont l’essence est la douleur, puis s’entraîner à le dominer activement »[13]. C’est effectivement l’importance du « noviciat ».

3. L’apport de F. Ngoma chez les Bakongo
Selon Ngoma, les épreuves que la génération présente, médiatrice entre le passé et l’avenir subit, ont pour but l’exercice à la soumission et la dureté de leur existence. Et comme ce sont les initiations qui confèrent à l’individu un statut social, « la société se doit de contrôler leur maturité, de compléter et de confirmer les qualités qui sont inhérentes à l’exercice de leurs nouvelles fonctions »[14]. Toutes les valeurs sociales doivent être réalisées pour que l’on puisse lui conférer un statut social.

4. L’apport de M. Eliade
Pour M. Eliade, « l’initiation apparaît (…) comme l’ensemble des rites et des enseignements oraux poursuivant une modification radicale, une mutation ontologique de statut religieux, social et existentiel du sujet »[15]. Ainsi : « l’homme ne se fait pas seul, il est fait, il doit devenir autre, transcender la nature s’il veut y avoir accès »[16]. L’initiation l’introduit dans le monde des valeurs spirituelles et lui confère une nouvelle place dans la communauté humaine. Cela va se vérifier par la suite dans la capacité de l’homme à tirer des valeurs de la religion, de la mythologie et du savoir ésotérique pour se positionner à l’intérieur de son groupe social. Avec la pédagogie initiatique, on rompt avec les laisser-faire du passé pour se conformer aux modèles archétypiques précis. On devient alors un homme responsable. Tout se passe dans une atmosphère culturelle suivant une logique bien établie


II- ATMOSPHERE (climat, métamorphose, souffrance, socialisation et admiration)

Dans les camps où se déroule l’initiation, l’ambiance créée par les maîtres initiateurs est celle de la terreur, du secret et du mystère qui laisse une impression indélébile d’attention et même de soupçon qui marquera le jeune initié sa vie durant. Pour les parents, l’entrée dans ce camp doit être un moment où leur enfant se forme à la vie future qu’il mènera. Car ceux qui ont réussit à passer toutes les épreuves auront une expérience spirituelle forte et seront accueillis dans la case des pairs. L’initiation est liée aux rites de passage d’une étape à une autre mais ces étapes sont fort éprouvantes, anxieuses et pénibles.

1- souffrance et métamorphose

Psychologiquement, les néophytes endurent une métamorphose qui les amène à se considérer et à se sentir comme étant devenus d’autres personnes, car « les exigences souvent redoutables que subissent les jeunes gens renversent leurs habitudes antérieurs »[17] et transforment complètement leur être. En effet, le but de l’initiation est de conduire le jeune à une conversion qui culmine jusqu’au changement de sa personnalité.
Physiquement la souffrance est indispensable dans les camps d’initiations, elle « répond à une sorte de nécessité cosmique, car l’observation des faits montre que rien ne vient sans peine »[18]. En effet, la souffrance est une loi éducative qui stipule que tout ce qui s’obtient sans elle ne compte pas et par conséquent ne saurait être défendu. Par ailleurs, tout ce qui s’obtient au prix de la souffrance et de la douleur est susceptible d’être défendu valablement comme le démontre cet édifiant proverbe Sara de nous édifier en ces termes « seules les leçons apprises dans la douleur ne s’oublient jamais »[19].
L’initiation requiert certaines aptitudes à développer chez le jeune. Nous comptons par exemple la domination de la souffrance physique et la maîtrise devant la douleur qui étreint. En effet, vaincre la souffrance ou avoir une emprise sur elle est un signe d’un grand esprit, il faut donc accueillir la douleur dans le silence sans jérémiade (pleurs). Quelque soit la nature que prend la souffrance c'est-à-dire brimade, jeûne, danse, veillée le jeune initié doit pouvoir les surmonter car, elles ont pour objectif de forger un homme fort qui est passé d’un état de féminité à un état masculin qui est le stade l’homme parfait.
Comme valeur que l’initiation développe chez le jeune initié nous notons la socialisation. En effet, l’initiation a pour autre but de dépersonnaliser chacun de ces membres pour l’insérer dans un groupe d’une part. car, le jeune initié doit pouvoir s’identifier par rapport à un groupe précis. D’autre part, l’initiation fortifie le caractère du jeune pour faire de lui un homme unique. (Interet ?)
Pour ce qui est des non initiés, ils sont dédaignés et souvent objet de moquerie par ceux qui sont passés par l’initiation. Ceux-ci les tiennent « pour des êtres vils et ignorants sans importance, méprisables, sur qui on ne saurait compter, de qui l’épreuve seul pourra faire quelqu’un »[20]. Face à cette situation, les non initiés, admiratifs restent impatients de passer par cette expérience afin de voir à quoi ressemble l’initiation et surtout de compter au nombre de ceux qui connaissent l’épreuve et qui sont devenus hommes.

2- Passage (rupture, nom nouveau, visage nouveau, connaissance de la genèse du monde)
L’initiation opère une rupture entre le monde ancien et le nouveau monde. En effet, ce passage se manifeste sous différentes formes. Il n’y a pas de ressemblance entre l’initiation des garçons et celle des filles. La brousse est réservée au petit garçon qui fera l’expérience de la nature et sera en contact avec les esprits, présentés comme des dieux, des génies et des ancêtres. Le cadre initiatique de la petite fille est une maison dans laquelle, elle sera enfermée. Cette renaissance qu’est l’initiation est un temps de mis à part où « les interdits multiples le protègent du contact des autres et protégent les autres de son contact »[21]. Ce temps de mise à part permet d’intérioriser et de cicatriser les différents déchirements qui viennent d’être subis. Pour matérialiser ces changements, l’initié peut recevoir un nom nouveau qui brise les liens avec son passé et fait de lui une personne nouvelle ayant pour corollaire d’incarner de nouvelles valeurs. En outre, l’initié peut aussi avoir « un nouveau visage grâce aux balafres »[22] qui seront faites sur son visage pour marquer l’appartenance à un monde nouveau et pour montrer qu’il est passé par l’initiation. En effet, à travers ces différentes représentations qui constituent le passage, on cherche à dépasser le passé du jeune pour le conduire à une nouvelle vie dans laquelle on lui apprend de nouveau à manger, boire et un langage nouveau comme on le fait avec les nouveaux nés. Car l’initié renaît en effet, dans une nouvelle vie. Ce passage « annonce à l’initié qu’il devient adulte, mais lui annonce en même temps qu’il est mortel »[23].
L’aspect pédagogique dans ces différentes mises en scènes pendant l’initiation serait d’amener l’initié à la découverte et à la connaissance de l’origine du monde « le temps de la circoncision leur permet de revivre le genèse de l’univers et de devenir contemporain de la gestation du monde »[24].

3- Arrachement et intégration (sevrage, assimilation)

L’arrachement du jeune constitue un second sevrage à travers lequel l’enfant doit quitter l’univers maternel. Pour le petit garçon, il commence à s’identifier au père et à adopter ses attitudes. Ainsi, s’il « veut naître au monde social pour rejoindre la loi des pères et de solidarité entre frères »[25], il doit quitter la sphère maternelle et s’attacher à son père de qui il apprendra « à devenir un porteur de l’autorité sociale détenue par l’élément male »[26]. L’arrachement à la sphère maternel va de pair avec l’intégration. En effet, « le garçon est amené à tisser des liens de plus en plus étroits avec son père. Les deux travaillent ensemble aux champs, vont à la chasse, partent en voyage, assistent aux discussions dans la maison commune »[27]. Le garçon devient un homme et il apprend les travaux réservés à ceux-ci auprès des autres hommes qui font partis du cercle des adultes. Quand à la petite fille, elle s’enracine encore plus dans la sphère maternelle pour apprendre les différentes occupations féminines. Elle est destinée à s’y fixer et à accéder peu à peu à plus de responsabilités. En effet, c’est une ascension sociale et une insertion qui est le couronnement même de toute initiation.


III- QUELQUES POINTS PARTICULIERS DU CONTEXTE INITIATIQUE

Après avoir suivi avec attention la typologie et l’atmosphère régnant dans les camps d’initiation en Afrique noire, revenons à quelques points essentiels mis en évidence par notre auteur. Ces points, jalonnent déjà de façon implicite la série d’exposés précédents. Mais si l’on y revient c’est certes pour y mettre un accent particulier. La pédagogie initiatique est en fait constituée d’un ensemble de points principaux établis selon la logique de la finalité visée, constituant des moyens qui favorisent la mise à l’épreuve, l’endurance et l’ascension spirituelle du néophyte.

1- Le secret – la nudité – les masques et les rhombes – le nom
– la nourriture – le sexe.

Le secret renvoie à ce qui doit être caché, ce dont il est interdit de dire . En effet, en Afrique traditionnelle, la notion de secret est omniprésente dans l’éducation. Il est souvent question d’interdire ou d’ordonner sans explication quelconque. Dans le cadre de l’initiation, le secret apparaît comme un voile protecteur de toutes les activités qui se passent dans le camp de brousse. « Il se concrétise en des formules, des codes, des mots de passe, des noms et surtout un langage appris durant le stage et qui unira désormais les initiés »[28]. En fait, la valeur pédagogique ici réside dans la discipline qui établit une rupture rigoureuse entre le monde du sacré et du profane, entre celui des hommes et celui des femmes. la stabilité sociale dépend donc du caractère impératif de cet ordre. Les femmes doivent par exemple feindre l’ignorance de croire que leurs enfants sont physiquement morts quand bien même elles savent que derrière les masques se cachent des personnes et non des génies. C’est cette feinte qui protège l’ordre des choses, puisqu’il n’y a à proprement parlé que de secret de polichinelle. Mais, au-delà du contenu qui doit jalousement être gardé, tel que dans le yondo des Sara du Tchad, l’important est d’avoir un secret. Et celui-ci trouve sa valeur dans le mystère qui l’entoure.

La nudité marque les plus grands moments de la vie de l’homme qui sont : la naissance, l’initiation, le mariage et la mort. De façon synthétique, elle est porteuse d’une pléthore de significations. C’est dans ce sens que la nudité des jeunes initiés renvoie implicitement à leur mort, leur renaissance et les dispose au mariage. Ils sont nus comme les hommes primordiaux d’après le mythe de l’origine humaine, et « être nu, c’est être sans parole » comme le relate Ogotemmeli à Marcel Griaule. Leur accoutrement en feuilles et en fibres à la sortie du camp, est représentatif d’un stade de l’évolution culturelle, avec pour but de signifier leur appartenance à l’autre monde, le monde sauvage. Avec R. Jaulin, Pierre Erny justifie le vêtement traditionnel des Sara porté pendant le yondo comme une volonté d’inadaptation au monde moderne. La naissance rituelle collective fait des néophytes, des frères jumeaux sortis simultanément des entrailles de la terre ancestrale. Ils sont désormais des enfants du groupe ethnique et non plus de leurs seuls parents.
« La nudité évoque aussi les bains et les purifications auxquels régulièrement ils sont soumis au cours du stage. Elle représente à la fois l’asexualité, l’innocence de l’enfant et la vie sexuelle à laquelle la maturité sociale introduit »[29]. Elle rompt le voile du secret et la honte les uns face aux autres.

« Les rhombes et les masques représentent toujours des puissances de l’autre monde faisant irruption parmi les hommes »[30]. La révélation de leur nature est un aspect important des initiations. C’est pourquoi certaines ethnies se défendent admirablement contre toute forme de curiosité de la part des non initiés ; chez d’autres, il existe même le masque de la société des incirconcis pour mieux les différencier. C’est le cas chez les bambara, dans certaines manifestations du N’domo, le masque de la société des incirconcis apparaît porté par un enfant qui dans un mutisme complet, symbolisant l’être encore fermé sur sa propre intégrité.
Le néophyte ayant toujours accepté les explications qui étaient données jusque là est appelé à découvrir leur véritable nature à partir d’une épreuve assez effrayante qui lui permet par la suite de réorganiser son expérience émotionnelle. C’est ainsi que les enfants bwa nus et couchés par terre, doivent malgré la peur, faire front au masque devant lequel ils se retrouvent soudainement : « Le masque alors s’écroule, comme mort. On le pleure ; puis le prêtre le ranime en soufflant sur lui ; il se relève, retire son bonnet, et l’enfant reconnaît alors un habitant du village »[31]. La rencontre avec le masque met l’enfant sous l’emprise des pères mythiques en tant que vrais initiateurs : « Il entre en contact avec le numineux, le transpersonnel, le collectif dans son expression symbolique »[32]. Cette démystification est un lever de voiles sur la réalité, pour l’enfant qui dorénavant ne se sent plus dominé par un univers qui lui est étranger. Il le pénètre et entre en connivence avec lui. A partir de ce moment, il peut lui-même devenir masque pour les profanes.
Quant aux rhombes, il s’agit d’instruments taillés servant à faire de grands bruits correspondants à la voix d’un animal féroce de façon à épouvanter les novices. Camara laye le décrit bien lorsqu’il parle du rugissement de Kondén Diara le gros lion qui rugit dans la brousse en compagnie de sa troupe. En effet, les lions qui rugissent dit-il, sont les aînés qui utilisent de petites planchettes renflées et dont les bords sont coupants :

D’autant plus coupants que le renflement central aiguise davantage le tranchant…Nos aînés la font tournoyer comme une fronde et pour en augmenter encore la giration, tournoient en même temps qu’elle ; la planchette coupe l’air et produit un ronflement tout semblable au rugissement du lion ; les planchettes les plus petites imitent le cri des lionceaux ; les plus grandes, celui des lions[33].

Selon le Dictionnaire de poche, le nom est un mot désignant un être vivant ou une chose. Il est commun quand il désigne une chose appartenant à une même catégorie, le nom est dit propre lorsqu’il désigne un être unique.[34] En effet, dans La philosophie bantoue, Tempels estime que le nom « est la réalité même de l’individu »[35]. Sorti vainqueur des épreuves initiatiques, le néophyte jugé digne de représenter la tribu ou l’ethnie reçoit un nom nouveau signifiant qu’il a changé de personnalité. Faisons ici un rapport avec le moment d’après la naissance où l’enfant en recevant le nom qui est le premier don reçu des parents après la vie pour sortir de l’anonymat, se voit intégrer pour la première fois dans l’ordre social. Ce qui lui confère une identité ; il est désormais inscrit dans « l’état civil mystique » selon une expression de Levy Bruhl. In p 239. Le nom c’est la personne, c’est quelque chose qui met en lien la personne avec le règne végétal et animal. C’est aussi toute sa vie, sa puissance, sa force et son influence. « Le nom sera créateur de ce qu’il dit, c’est un destin qu’il voue à l’enfant »[36].
Mais si la première intégration se fait sur un mode passif, l’initiation quant à elle est une intégration active, puisqu’elle est conquise et méritée. Les critères de nomination dépendent du système onomastique en vigueur dans le clan. Pour les uns, les noms sont conférés dès la naissance et restent toute la vie, pour les autres, les noms sont donnés à chaque moment de la croissance sociale. Dans le premier cas, on peut prendre à titre d’exemple les dogons du Mali pour qui, à la naissance l’enfant reçoit des noms , l’un donné par le patriarche paternel, l’autre par le patriarche maternel et l’autre encore par le prêtre totémique. Tandis que chez les Goula Iro du Tchad, le jeune revient de l’initiation avec un nom nouveau qui appartenait à un ancêtre, pour signifier l’immortalité total du défunt. L’attribution des noms d’initiation a un double effet, négativement, il rend périmée toute référence nominale des intéressés à leur espace contemporain, visible ou invisible. Positivement les nouveaux noms restaurent les liens défaits par le temps à l’intérieur des lignages.[37]


La nourriture : L’initiation est de façon symbolique un sevrage, entendu comme rupture avec un mode de vie précédant. Pendant l’initiation, les interdits alimentaires, les privations et les jeûnes mettent à dures épreuves les novices déjà soumis à l’insuffisance de nourriture qui parfois encore est de mauvaise qualité durant le temps de formation. Le repas qui ordinairement était respecté de façon automatique, aura ici une profonde signification. Mangé de manière particulière ou ingurgité rapidement, il représentera un moment fort de la vie du néophyte. En fait, la nourriture sert de support à divers symbolismes : « Pour ceux qui auront souffert ensemble dans le jeûne, l’absorption commune d’un repas prendra la dimension d’un acte de communion »[38]. Parfois les néophytes devront eux-mêmes chercher de quoi se nourrir dans la nature, même par rapines ou par vols de toutes sortes, dans le but de comprendre qu’il faut travailler pour gagner son pain et développer le sens du partage ainsi que celui du travail en commun. Apres cet exercice, s’ensuivra la mise en commun comme force de la collectivité. C’est dans ce sens que « quand chez les Yao un homme refuse de partager ses victuailles avec les autres on le ridiculise en le traitant de « non initié »[39] car il a perdu la valeur de la collectivité . Pierre erny souligne aussi cette remarque de A. Richard selon laquelle « chez les bantous du sud (…) l’absorption de nourriture était la source des émotions les plus intenses et fournissait la base des notions et des métaphores les plus abstraites de la pensée religieuse »[40] représentant ainsi de même que les relations sociales, les expériences spirituelles les plus élevés. Sur le plan des réalités métaphysiques, cela rejoint la sexualité.

Le sexe.
L’initiation est le moment privilégié d’éducation à la sexualité jusqu’ici relevant des tabous. Les novices découvrent non seulement les règles précises qui régissent son exercice, mais aussi toute son importance, puisqu’elle est au centre des mystères de la vie et de la fécondité. Ainsi, chez les Venda (J. Roumeguère-Eberhardt) : « l’association dialectique de l’homme et de la femme comme donneur de vie est toujours et partout présente dans la conscience de toute personne initiée »[41].
La circoncision et l’excision ouvre l’individu et le détermine dans son sexe. Pour Jensen : « le prépuce cache cette partie de l’organe viril qui se trouve libéré au moment de l’acte sexuel »[42]. Le but de cette opération est donc de vieillir l’enfant, d’accroître sa puissance génitale et procréatrice. Tandis que l’excision consiste en la volonté de priver la femme d’un organe de plaisir en la faisant passer à une sexualité socialisée et clanique. Claude Pairault nous fait comprendre que chez les Goula Iro à Boum kabir au Tchad, la fille se socialise comme femme tandis que le garçon doit d’abord subir les épreuves en brousse avec ses pairs : « A l’humanité familiale de la femme correspond une humanité virile que la société comme telle entend former »[43].
La notion de sexualité est aussi en rapport avec celle de la connaissance. En effet, plusieurs cultures ne l’approuvent-elles pas lorsque faisant allusion à l’acte sexuel, l’on parle de « connaître » une femme ou homme ! Ainsi, l’orgasme conduit à une sorte d’extase qui renvoie à l’image de l’expérience mystique ou de la connaissance intime impliquant par là même la rencontre avec l’Invisible. Connaître, c’est donc naître à. La sexualité revient alors à franchir une étape, à parvenir à un nouvel horizon. Quant à l’individu : « Dans la mesure où il suscite la vie, il s’engage sur le chemin qui mène à l’état d’ancêtre, et par le fait même se rapproche de la mort »[44]. Ce qui renvoie à la conception cyclique de la nature qui se renouvelle sans cesse dans un cycle de mort et de renaissance. Le jeune homme est désormais informé sur toute la réalité sexuelle.

2- De la connaissance à la sagesse

Dans la vie en générale, connaître n’est pas le tout. La connaissance (de son étymologie latin cognito, « action d’apprendre »[45], c’est une activité théorique désintéressée) est certes importance, mais il faut aussi savoir comment l’utiliser dans des circonstances précises et adéquates, avec prudence et bon jugement : c’est ce qu’on appelle sagesse. D’où la nécessité de développer chez les novices l’aptitude de passer de la connaissance à la sagesse.
Dans les camps d’initiation, la pédagogie a pour caractéristique remarquable, un maniement « habile de l’image, de sentence, de situation à la fois parlante et percutantes, des sentiments enracinés dans le milieu culturel »[46]. L’enseignement direct présenté sous un mode symbolique vise à toucher affectivement le novice, pour cela, le pédagogue se sert parfois de l’histoire de la tribu, des mythes, des contes portant sur le respect, l’obéissance, l’esprit de partage. Cet enseignement est une sorte de récapitulation de ce que l’on a auparavant appris.
La force du savoir initiatique réside dans son aptitude à intégrer les lois qui régissent à la fois l’ordre cosmique et social ; c’est le cas chez les Dogon où : « A partir d’une observation minutieuse, patiente et détaillé de la réalité matérielle, la tradition secrète a abouti, par un effort séculaire, à un système ordonné de classification des êtres, dont toutes les parties correspondent entre elles sur le mode de l’analogie »[47]. L’univers apparaît alors comme une toile d’araignée ou comme un gigantesque organisme humain avec tous les éléments constitués à échelles différentes. Les fonctions et les lois biologiques projetées dans le cosmos consistent à humaniser chaque partie en lui donnant un sens. Crée par la parole divine, l’univers présente à l’homme des signes, des messages qu’il déchiffre, décode, interprète étant donné que l’univers a été fait à son image. Ainsi, par la recherche, l’homme devient souverain.
Tous ces effets s’acquièrent avec la maturité dans le temps, car c’est avec la vieillesse qu’on maîtrise la culture. L’homme traditionnel est conscient que toute maîtrise ou deffiscience, toute connaissance culturelle est incomplète tant qu’elle demeure sans contribution à une connaissance libératrice. C’est pourquoi la sagesse est liée au savoir initiatique par lequel l’initié use de la science des mystères et des symboles pour maîtriser et bénéficier des possibilités sans fin qu’offre la nature. La transmutation rituelle participe aussi la création de cet être nouveau doué d’une telle appréhension des choses. C’est dans cette vision que le maître en maïeutique qui indique le chemin à suivre se garde de fournir des solutions préfabriquées, se contentant de dévoiler les énigmes sans jamais donner des solutions. Ici, la conscience joue un grand rôle car elle permet à chacun de reconnaître ses propres raisons d’être. Éduquer c’est dans cette logique, permettre à un esprit de naître, de venir au monde et de se retrouver lui-même[48]. La parole du maître qui est appel et incantation, intervient ici dans le but d’éveiller et délivrer une vocation en attente. Il ne fait que stimuler et transmettre l’influence spirituelle et le symbole qui rend possible la compréhension. (benoît, l’ésotérisme)
La sagesse se traduit aussi dans les proverbes, source d’éthique individuelle, familiale et sociale. En récapitulation on a : l’être, le nom et la responsabilité.


CONCLUSION
Les rites d’initiations sont fondés sur un principe : La vie naît de la mort. Car, c’est par la mort initiatique symbolisée par les brimades que l’homme entre dans le monde des adultes. En s’introduisant dans le cercle des adultes, le néophyte devient capable de donner la vie, de l’entretenir et de la défendre. Il acquiert tous les secrets de la tribu. S’occupant autant de l’aspect physique que de l’aspect spirituelle, nous convenons avec le professeur ndebi que « L’initiation est le point de départ d’un cheminement, l’entrée dans un processus, qui conduit à la plénitude de l’être en général (Dieu ?) et de l’être homme en particulier »[49] L’initiation est donc un sacrement, c’est-à-dire un signe visible et efficient de la victoire de la vie sur la mort, de la conquête des forces dissolvantes par l’énergie salvifique » p 129 la maîtrise de la douleur est la clé d’une existence pleinement humaine. L’éducation traditionnelle sur le plan spirituel a réalisé une sorte d’équilibre entre la vie temporelle et la vie spirituelle ( la vie de l’au-delà), formant par le fait même des hommes non stressés. En effet, si l’on s’en tient à la définition de l’initiation Mircea : c’est « un ensemble de rites et d’enseignement oraux, qui poursuit la modification radicale du statut religieux et social du sujet à initier. Physiquement parlant, l’initiation équivaut à une mutation ontologique du regime existentiel » eliade dans, initiation, rites, sociétés secrete, paris, gallimard, 282p., 1959. p.12. mystere de la vie et de l’etre.
Conclusion
Bref, les initiations veulent rendre l’homme fort non seulement physiologiquement mais surtout et précisément spirituellement. Elles veulent l’amener à dominer son sort menace par turbulence continuelle du monde. Elles s’attachent à soumettre l’homme a des normes sociétales et a la dureté de son existence et finalement a une mutation ontologique.

Tout bien pesé, l’auteur se sert de la diffusion pour nous montrer comment les initiations génèrent et se déroulent à l’intérieur d’un groupe social. Et il utilise le terme typologie pour expliciter le point de convergence et celui de divergence au sujet d’initiations : le point commun est le fait qu’il existe dans toutes initiations africaine traditionnelles des rites alors que le point de divergence c’est au niveau de la hiérarchisation des valeur de chaque groupe social.
Pour rompre avec le monde de l’enfance, le novice entre dans une atmosphère de violence et de brimade qui le prépare à se dépouiller du vieil homme pour revêtir l’homme nouveau, capable d’endurer la souffrance et désormais digne d’admiration dans son agir.




BIBLIOGRAPHIE
Dictionnaire universel de poche, hachette, 1993, paris, P.370, 759p.
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- MVOGO Dominique, L’éducation aujourd’hui : quels enjeux, Yaoundé, PUCAC, 2002, 149p.



[1] P. ERNY, L’enfant et son milieu en Afrique noire, Paris, Harmattan, 1987, p.202.
[2] Encarta 2009, 01- 12- 2009.
[3] Idem.
[4] R.GUENON, cité par P. ERNY, ibid., p.223.
[5] Idem, p.221.
[6] D.C SIMMONS cite par P. ERNY, Idem, p.222
[7] Idem. P.223
[8] Idem
[9] J. HALLAIRE, cite par P. ERNY, Idem
[10] Idem, p. 224.
[11] idem
[12] Idem
[13] Idem
[14] idem
[15] Idem, p.225
[16] Idem
[17] P. Erny, L’enfant et son milieu en Afrique noire, p. 226
[18] Idem
[19] Ibid.
[20] Ibid, p. 228.
[21] Ibid, p. 228.
[22] Ibid, p. 229.
[23] Ibid, p. 229.
[24] Ibid, p. 230.
[25] Ibid, p. 231.
[26] Ibid.
[27] Ibid, p. 235.
[28] Ibid., p. 237.
[29] Ibid., p. 238.
[30] Ibid.
[31] Ibid.
[32] Ibid., p. 239.
[33] C. LAYE, L’enfant noir, plon , paris, 1953, p. 119. 221p.
[34] Dictionnaire universel de poche, hachette, 1993, paris, P.370, 759p.
[35] TEMPELS P., La philosophie bantoue, Paris, Présence africaine, 1949, p. 72.
[36] Philippe Laburthe, initiations et société secretes au cameroun, ed. cartala, 1985, p221 437p.
[37] Cf. Claude PAIRAULT, p344.
[38] Erny, p.240.
[39] Ibid., p.241.
[40] Idem.
[41] Ibid.
[42] Ibid., p.242.
[43] C. PAIRAULT, p. 220.
[44] Erny, p. 242.
[45] Elisath clément et all. Pratique de la philosophie de a à z, paris, hatier, 1994, p. 63. 380p.
[46] Ibid., p. 243.
[47] Ibid., p. 244.
[48] Cf. Ibid. p. 245.
[49] Ndebi Biya, etre comme generation p. 129.

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